Vous est-il déjà arrivé d’avoir cette désagréable impression de « déjà-vu » lors d’une dispute ? Comme si vous lisiez un scénario écrit à l’avance, où chacun récite ses répliques préférées avant que le rideau ne tombe sur un sentiment d’amertume générale ? Félicitations, vous êtes probablement en train de jouer dans une production « made in Karpman ».
Théorisé dans les années 60, le Triangle dramatique de Karpman est le block-buster des dysfonctionnements relationnels. Le principe est simple : trois rôles, zéro gagnant et beaucoup, beaucoup, d’énergie gaspillée.
Bienvenue sur le plateau de tournage. Ici, on ne cherche pas de solution, on cherche un bourreau, une victime et un sauveur !
Mais changeons de programme : je vous propose un guide pratique pour saborder ce spectacle et reprendre le contrôle de votre vie (et de vos nerfs). Alors, prêts à partir en exploration ?
Etape 1 : Identifier votre rôle fétiche (le casting)
Avant de saboter la pièce, il faut savoir quel est le rôle que l’on porte le plus souvent. Soyons honnêtes : on a tous un rôle de prédilection :
- Le bourreau (le méchant) : Lui, c’est la force brute. Il a toujours raison et, si quelque chose ne va pas, c’est forcément de votre faute. Il adore les phrases qui commencent par « Tu n’as pas », « si tu m’avais écouté » ou « je t’avais prévenue que…. »
- Sa motivation cachée : Utiliser la colère pour contrôler la situation et masquer sa propre vulnérabilité
- La victime (la demoiselle en détresse) : Elle se sent impuissante face aux évènements et aux gens. Le monde entier semble s’acharner sur elle. Sa réplique préférée ? « Pourquoi cela n’arrive qu’à moi ? ». Elle attend passivement qu’on la sorte de là.
- Sa motivation cachée : attirer l’attention sans prendre la responsabilité de ses actes ou de son bonheur.
- Le sauveur (le héros) : Il vole au secours de tout le monde, même quand on lui a rien demandé. Il se sent « investi » d’une « mission divine » pour « réparer » les autres. Le problème ? il aide pour se sentir utile souvent au détriment de l’autonomie de la personne aidée.
- Sa motivation cachée : se sentir indispensable et supérieur pour booster son égo, tout en évitant ses propres problèmes.
Le piège :
Attention, les rôles ne sont pas figés. Une « victime » peut soudainement devenir « bourreau » si le sauveur ne l’aide pas « assez bien » et le « sauveur » finit souvent par se sentir « victime » de l’ingratitude des autres. La première étape pour ne pas se laisser piéger par le scénario, c’est d’admettre son rôle !
Etape 2 : Repérer les scènes cultes (les exemples)
Le triangle adore se nicher dans les recoins du quotidien. Voici comment les repérer avant que l’on ne crie « Action ».
🏢 au bureau (entre la machine à café et le photocopieur)
- Le dossier urgent : Le manager (bourreau) tance un employé pour un retard. « C’est inacceptable, tu es toujours en retard ! ». L’employé (victime) bafouille : « Mais il y a eu la grève, et mon PC a planté… ». Une collègue (sauveur) intervient : « Laisse-le tranquille, je vais le terminer, ce dossier. »
- Résultat : Le manager s’énerve, l’employé se sent nul, et la collègue se surcharge de travail.
- Le cancan de la cafet’ : « Tu as vu comment Sarah traite son stagiaire ? C’est de la persécution ! », dit Marc (sauveur de stagiaire… en pensée). « Oh oui, la pauvre, elle a l’air si malheureuse », répond Julie (victime par procuration).
- Résultat : Personne n’agit, mais tout le monde a l’impression d’être « du bon côté ».
🏠 À la maison (la vie de château…)
- en couple : « Tu as ENCORE oublié de sortir la poubelle ! », lance le conjoint A (bourreau). Conjoint B (victime) s’effondre sur le canapé : « Je suis tellement fatigué par le travail, tu ne te rends pas compte… ». Conjoint A se sent coupable (devient sauveur) : « Bon, d’accord, je vais le faire, mais la prochaine fois… ».
- Résultat : Le problème n’est pas résolu (la poubelle est sortie, mais le ressentiment reste).
- avec les enfants : « Maman, je n’arrive pas à faire mon devoir d’anglais ! », pleurniche le petit (victime). La maman (sauveur) soupire mais s’assoit : « Allez, laisse-moi faire, je vais te dicter les réponses. »
- Résultat : L’enfant n’apprend rien et devient dépendant de sa mère pour chaque difficulté.
- avec des parents âgés : Un fils s’occupe de sa mère âgée qui refuse de prendre ses médicaments. « Maman, tu dois les prendre ! », s’énerve-t-il (bourreau). La mère (victime) pleure : « Tu ne me respectes plus, je suis une charge pour toi… ». Le fils culpabilise (devient sauveur) : « Mais non maman, je t’aime, c’est pour ton bien… ».
- Résultat : Une discussion épuisante émotionnellement qui ne garantit pas que les médicaments seront pris.
Etape 3 : utiliser le kit de sabotage (les solutions)
Pour faire s’effondrer le triangle, il suffit qu’un seul acteur refuse de jouer son rôle. Voici vos outils de sabotage :
- Le sabotage de la victime (devenir responsable) : au lieu de dire « Je ne peux pas », demandez « Comment puis-je faire ? ». Prenez le pouvoir sur vos solutions.
- Le sabotage du sauveur (devenir bienveillant) : arrêtez d’aider sans demande explicite. Posez la question magique : « Qu’attends-tu de moi exactement ? ».
- Le sabotage du bourreau (devenir assertif) : remplacez le « Tu » qui tue par le « Je » qui exprime un besoin. « Je me sens stressé quand les délais ne sont pas respectés ».
Etape 4 : dire "stop" à la mise en scène
Le triangle de Karpman se nourrit d’émotions fortes et de non-dits. Pour couper les caméras définitivement :
- Pratiquez le silence : parfois, ne pas répondre à une provocation est le meilleur des sabotages.
- Posez des limites : « je suis d’accord pour t’écouter, mais je ne peux pas régler ce problème à ta place. »
Bonus : le kit de réparation post-conflit
Saboter le théâtre, c’est bien. Mais que faire si la scéne a déjà eu lieu et que le décor est en miettes ? Voici une courte liste pour initier une réparation authentique :
- Laissez retomber la poussière : n’essayez pas de réparer à chaud. Attendez que l’émotion forte (la colère, la honte, la tristesse) soit passée pour les deux parties.
- Prenez votre part de responsabilité (et uniquement la vôtre) : n’attendez pas que l’autre commence. Vous pouvez, par exemple, dire : « je te présente mes excuses pour la façon dont j’ai réagi tout en l’heure, j’étais en colère » mais ne dites pas « je m’excuse, MAIS TU as commencé »…
- Exprimez votre besoin, pas une critique : au lieu de revenir sur ce que l’autre a fait de mal, expliquez ce qui compte pour vous « j’ai besoin de me sentir écouté quand je parle de mon travail »
- Proposez une action concrète pour la suite : tournez vous vers l’avenir. « La prochaine fois , si je sens la tension monter, je propose qu’on fasse une pause de 5 minutes avant de continuer »
- Vérifiez la disponibilité de l’autre : la réparation se fait à deux. Demandez « Es-tu d’accord pour qu’on reparle calmement de ce qui s’est passé ? » Respectez un « non » temporaire ».
Le clap de fin
Sortir du triangle demande un peu d’entraînement. Vous allez encore sûrement rater quelques prises et rejouer une scène de temps en temps. Ce n’est pas grave ! L’important, c’est de savoir où se trouve la sortie de secours.
Le secret ? Cesser d’agir pour les autres ou sur les autres. Concentrez-vous sur ce qui vous appartient : vos émotions, vos besoins, et votre part de responsabilité dans la situation. C’est peut-être moins théâtral, mais c’est tellement plus reposant !
Alors, la prochaine fois que vous sentez le rideau se lever sur une de ces scènes, posez-vous la question : « Vais-je accepter de jouer mon rôle habituel, ou vais-je changer de script ? »





